Anne-Laure Jouanne
Anne-Laure Jouanne | Technicienne Géomètre

Perspectives croisées sur les missions foncières des Géomètres Experts (1/5)

Temps de lecture estimé : 5mn

De la truelle aux stations totales : convergence de pratiques pour mariage de raison durable

Alors que la profession de géomètre souffre du départ progressif de toute une génération, l’archéologie, quant à elle, forme chaque année un contingent de diplômés bien trop important par rapport à ses capacités d’emploi réelles. En cause, l’image glamour de l’archéologue qui doit tout aux franchises Indiana Jones et Lara Croft, pourtant aux antipodes de la pratique réelle. 

Rien d’aussi rutilant chez les géomètres, mis à part les sons et lumières de leurs scanners 3D, probablement hérités d’une galaxie très très lointaine. Pourtant, si le chapeau en cuir est contre-indiqué chez les professionnels de la visée, il existe de nombreux points communs entre ces deux métiers. 

I – Archéologue & Géomètre : un mariage de raison ?

Nombreux sont les archéologues en reconversion professionnelle, qui viennent rejoindre les rangs des géomètres. N'y voyez pas un désamour des vieux cailloux, mais la nécessité de manger à sa faim, tiraillé entre passion et désillusion d'une profession qui se révèle souvent mauvais payeur. 

Tout d'abord, bien que discret, le topographe est un incontournable du chantier de fouilles. Mais pourquoi choisir précisément de troquer sa truelle contre un takeo ? Le métier est connu, regroupant à la fois bureau et terrains, souvent réalisé sur des chantiers, tout en restant bien moins physique. En outre, à niveau d’étude égal, il est souvent mieux rémunéré et garantit des perspectives professionnelles plus stables que la noble profession d'archéologue.

Les missions de bornage constituent une délégation de service public et s’imposent comme la chasse-gardée des Géomètres-Experts.[1] Or dans ce cadre, les géomètres peuvent parfaitement mettre à profit certains automatismes des archéologues, notamment des archéologues du bâti.

II – Convergences méthodologiques dans l’analyse du bâti

Petit rappel : Aujourd'hui hors de portée des coups de lasso, l'archéologie s'est constituée en tant que véritable discipline scientifique avec des méthodologies inspirées notamment de la géologie. L’analyse stratigraphique des structures mises au jour lors des fouilles permet de phaser les occupations d’un site et d’en dégager les véritables enjeux. L'archéologue du bâti applique cette même méthodologie et la transpose aux élévations. L’étude des modalités de construction se fonde alors sur l'unité stratigraphique construite. Cette échelle d'analyse, couplée à une observation fine des matériaux et de leurs modalités de mise en œuvre, permet également d'aboutir à un phasage des constructions étudiées. Ces résultats sont ensuite confrontés à un examen des sources écrites disponibles[2].

Lors de missions de bornage de terrain en milieu urbain, la méthodologie du géomètre, afin de déterminer les limites de propriétés bâties, présente de nombreuses similitudes. À l'instar de l'archéologue, le géomètre analyse la « possession » observée en limite. Dès que celle-ci révèle des ruptures et des irrégularités, l’observation fine devient pertinente pour éclairer leur logique de construction. 

Ainsi, distinguer les matériaux utilisés sous les enduits permet de rattacher chaque type de maçonnerie à une datation approximative. En complément, la compréhension de l'enchevêtrement de ces éléments bâtis met en lumière leurs relations physiques et stratigraphiques. Autant d’indices utiles à la compréhension des logiques de conception et de construction de ces murs séparatifs. De plus, si l'archéologie du bâti est souvent confrontée à une stratigraphie des élévations particulièrement complexe, à l’image des édifices étudiés, le géomètre fait face à des maçonneries bien plus basiques, et le plus souvent directement lisibles. 

En outre, comme l’archéologue, le géomètre fait appel aux sources écrites en sus de ses observations de terrains. Bien que leurs objets d’étude diffèrent : murs séparatifs contre ensembles bâtis complexes, tous deux se réfèrent le plus souvent aux mêmes archives. 

Au premier rang, les titres de propriété constituent fréquemment la principale source d'information. Ils ouvrent les portes de l’historique de la parcelle, permettant d’en dater et d’en comprendre les étapes de formation : réunion, division, vente...etc. De la même façon, ces événements humains constituent une chronologie qui se retrouve dans la lecture des élévations : chaque nouvel occupant est susceptible d'apporter sa pierre à l'édifice, de supprimer ou ajouter de nouveaux espaces, de décider des usages de son terrain. Dans une moindre mesure, ils se répercutent aussi sur la matérialisation des limites de propriété.

Or le plus souvent, comprendre quand et comment se sont formées les limites permet d'apporter une solution concrète, efficace et la plus juste possible au bornage. En un sens, borner un terrain, c'est écrire l'histoire de la formation de ses limites : comprendre leur évolution pour en proposer l'analyse la plus fiable possible.

Cas pratique : l’observation fine des maçonneries (haut), a permis de faire le lien avec le croquis de division succinct de ce titre notarié des années 1930 (bas), à droite, permettant ainsi de rétablir la limite d’origine de la parcelle en toute fiabilité.

III – Témoin ou législateur ?

En revanche, le point de divergence entre ces professions réside précisément dans l'usage qu'ils font des sources écrites. Si l'analyse est similaire, comme on l'a vu, les enjeux, eux, sont propres à chaque métier. L'archéologue cherche précisément à retrouver la véracité des usages, l'authenticité du vécu des différents occupants.

À ce titre, il utilise les sources écrites pour éclairer les vestiges étudiés. Cependant, en cas d'opposition claire entre les sources matérielles – i.e. la « possession » du géomètre - et les sources écrites, il privilégiera toujours les données issues de l'analyse objective du terrain. A l'inverse, pour le géomètre, les titres de propriété publiés et plans de géomètre valant bornage se hissent aux premiers rangs de la hiérarchie des modes de preuve. Ce clivage apparent se résout dès qu'on prend en compte les objectifs de chaque protagoniste. Quand l'archéologue cherche à témoigner d'un mode de vie, d'utilisations réelles, le géomètre, lui, se positionne en législateur. Il cherche à définir officiellement une limite, souvent précisément parce que l'usage n'est pas conforme à la propriété officielle.

Les plans de bornage produits par les géomètres ne témoignent pas toujours d'un usage existant mais plutôt d'un usage qui « devra être ». C'est d'ailleurs souvent le cas avec les sources écrites : elles contiennent le biais de leur producteur. Ainsi, les différentes ordonnances de Louis IX sur la prostitution sont bien plus un témoignage de la vigueur d’une profession qu’on tente de réguler, faute de pouvoir l’endiguer, que de son déclin. Or c’est précisément l’une des facettes du travail de l’archéologue qui se doit de déceler l’opposition entre les usages réels et leurs définitions officielles. En plus de la compréhension fine des maçonneries, cet esprit critique sur la corrélation réelle entre sources écrites et état des lieux actuel peut se révéler particulièrement utile dans les missions foncières.

[1] Cf. Articles 1 & 2 de la Loi n° 46-942 du 7 mai 1946 instituant l'Ordre des géomètres experts : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/LEGISCTA000006112878 
[2] Burnouf, J., Arribet-Deroin, D., Desachy, B., Journot, F. & Nissen-Jaubert, A. (2012). Manuel d'archéologie médiévale et moderne. Armand Colin.